09/12/2014

L’immigration en Belgique jusqu’à la Guerre de 1914 ; un phénomène limitrophe et limité

Aujourd'hui, début d'une série sur l'immigration en Belgique... en commençant par l'Histoire lointaine, très lointaine...

Au Moyen-âge, pour résumer, la Belgique était divisée par la limite entre le Royaume de France et l’Empire d’Allemagne, qui passait le long de l’Escaut. En l’absence de nation proprement dite, la notion d’ « étranger » s’établissait à partir d’ensembles politiques de frontières différentes de celles qui existent aujourd’hui, mais aussi selon des critères surtout locaux. Il existait alors les pèlerins, les communautés religieuses, certaines catégories de commerçants ou de prêteurs, assimilés aux Lombards ou aux Juifs, les vagabonds, souvent dits « Egyptiens », assimilés aux Tsiganes ; ou encore les aubains, dont le seigneur du lieu pouvait saisir les biens à leur décès. Les villes étudiantes accueillaient leur contingent d’étrangers, quelques centaines à la Renaissance à Louvain.

En l’absence de recensement précis, il est difficile de connaître leur nombre avec précision le nombre de ces « étrangers ». Nous avons toutefois trouvé au cours de nos recherches quelques chiffres qui permettent de l’estimer au XVIIè et au XVIIIè siècle. Ainsi, à Verviers, ville située entre Liège et la frontière allemande actuelle, un mariage célébré sur vingt, entre 1630 et 1699, comptait un conjoint originaire d’une paroisse située à plus de 20 kilomètres de la ville, ce qui est très peu. En 1755, Bruxelles comptait 900 étrangers sur une population de 58 000 habitants. Ces deux données nous permettent de mesurer à quel point la population étrangère – dans le premier exemple, au sens d’étranger à la paroisse - était marginale.

Au XIXe siècle, la Révolution industrielle, qui provoque de nombreux besoins de main-d’œuvre, va commencer à « ébrécher » ce constat… mais tout doucement.

La part relative des étrangers passe de 2 % de la population générale en 1846, date du premier recensement, à 3,5 % à la veille du premier conflit mondial : malgré l’augmentation en fin de la période, la présence étrangère en Belgique reste faible dans l’absolu.

De plus, et c’est le deuxième point fondamental, l’immigration est constituée quasi-exclusivement de ressortissants de pays limitrophes. En 1842, selon un recensement réalisé à Bruxelles, 6 % seulement des étrangers résidant dans la ville ne sont ni français, ni néerlandais, ni « allemands », ni britanniques. Ce caractère « d’immigration par contiguïté », selon l’expression de l’historien Jean Stengers, s’est maintenu jusqu’en 1914. Il s’agit en outre d’une immigration éparse ; selon le même historien, « du tailleur ou de l’ébéniste allemand (…), de l’artiste ou de l’homme de lettres français au voyageur de commerce venu de Paris pour prospecter pendant un certain temps le marché belge, de la servante ou de la domestique de Hollande à la gouvernante anglaise, il y a avant 1914 tout un petit monde (…) qui va et qui vient ». Ce « petit monde » compte quelques personnages de marque, tels Victor Hugo et Karl Marx, mais cette immigration politique n’a jamais été très nombreuse, exception faite des plusieurs milliers de réfugiés religieux arrivés après la Séparation de l’Église et de l’État en France de 1905.

Seules la communauté allemande d’Anvers, qui constitue alors un tiers des effectifs de la Chambre de Commerce, et un début d’immigration juive ont un caractère de « communauté » au sens contemporain du terme. L’immigration juive elle-même provient surtout des pays voisins, parfois il est vrai de leurs contrées les plus éloignées : par exemple, un nombre relativement important de juifs originaires de l’Est de l’Empire allemand (Königsberg, aujourd’hui Kaliningrad en Russie et Breslau, aujourd’hui Wroclaw en Pologne) immigrent en Belgique. Les diamantaires juifs d’Anvers quant à eux viennent souvent d’Amsterdam. La beauté mélancolique des canaux de Bruges semble par ailleurs attirer de nombreux rentiers britanniques.

En dehors des grandes métropoles, la plupart des étrangers vivent à proximité de la frontière, près d’Aix-la-Chapelle pour les allemands, ou le long de la frontière française pour les français. Ainsi, en 1900, sur les 515 personnes nées à l’étranger que compte la ville de Dixmude, proche de Dunkerque, plus de 90 % sont nés dans la France toute proche. « Pour une foule de Belges, nous dit Jean Stengers, la frontière entre les deux pays ne compte guère plus, psychologiquement, que les limites entre provinces ; il y a simplement quelques douaniers en plus ». Il existait tout une vie locale qui se jouait des frontières internationales, chose renforcée en l’espèce par l’absence de barrière naturelle. Il n’y avait pas par ailleurs de véritable frontière linguistique : de part et d’autre de la frontière, on parlait des dialectes très proches, qu’ils fussent flamands ou wallons, que l’on fût en Belgique ou en France. Cette migration transfrontalière se fait, évidemment, de manière spontanée.

Dans l’autre sens, l’émigration est aussi avant tout un phénomène de voisinage ; selon Frère-Orban, un politicien libéral de l’époque, « le Belge n’est pas porté aux entreprises d’outre-mer… il n’aime pas émigrer et, dût-il le faire pour chercher sa subsistance, il a à sa porte une colonie qui lui suffit largement, c’est la France, où des milliers de nos compatriotes vont s’établir ». Les Belges y ont effectivement longtemps constitué la principale communauté étrangère, jusqu’en 1901 où ils sont dépassés par les Italiens. Le principal département de destination est la Seine, avec 10 %, et surtout… le Nord, avec 60 % des immigrés belges. On voit donc que les destinations préférées des Belges n’étaient pas démesurément éloignées. Ils étaient surtout employés dans l’industrie textile ou charbonnière dans le Nord, dans les petits métiers de l’artisanat à Paris, où les domestiques, surtout flamandes, « sont recherchées, nous dit un témoin de 1867, pour leur propreté, leur goût des choses du ménage, leur force de travail, leur amour des enfants, et, dans certains cas, leur catholicité ». De plus, de nombreux belges venaient pour les travaux agricoles, avec un caractère fortement saisonnier.

Les phénomènes d’émigration vers l’outre-mer, et en particulier vers l’Amérique, sont très circonscrits. Il existe ce que l’on appelle l’émigration par fièvre, des promoteurs parfois peu scrupuleux proposant une émigration à des prix avantageux, en offrant le billet d’aller simple par exemple. Ainsi, à Grez-Doiceau, près de la ville nouvelle de Louvain-la-Neuve, un habitant sur sept émigra vers le Wisconsin en 1855. Le même phénomène se reproduit par vague, ou plutôt par vaguelette, vers le Brésil en 1888 ou l’Argentine en 1889. Quant au Congo, officiellement annexé en 1908, il n’attire à cette époque que moins de 2 000 colons belges, essentiellement de manière temporaire.

Prochain épisode : L’Entre-deux-guerres.

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