23/04/2014

Un projet de court-métrage sur la France périphérique

"J'ai voulu filmer les gens que j'ai côtoyés dans mon enfance". C'est par ces mots que le réalisateur Étienne Magin, que nous rencontrons à Metz, justifie son projet de court-métrage. Son enfance, en l'occurrence, s'est déroulée dans un village du département des Ardennes, et son court-métrage raconte la fermeture d'une usine et la réaction des protagonistes dans la vallée de la Meuse. 

Étienne Magin a déjà réalisé le court-métrage Metz Köln Istanbul sur un échange entre deux clandestins turcs qui se termine, comme tout road-movie qui se respecte, par une vue sur un échangeur autoroutier.

L'intérêt dramatique de La Vallée, titre du court-métrage en projet, vient de la réaction que provoque la fermeture de l'usine chez quatre personnages - le père Denis et son fils Loïc, tous deux ouvriers de l’usine, Margot, la compagne du fils, et Corinne, la mère. Le père souhaite se battre pour que l'usine continue de tourner, par absence de perspectives professionnelles liée à son âge, et aussi par un esprit plus militant. Le fils se voit déjà rebondir, ouvrir un commerce, quitter la région - incité en cela par sa petite amie, elle aussi « régionale de l'étape », qui espère à travers un départ vers une École de Beaux-Arts du Midi de la France, une mobilité sociale ascendante.

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Le film évoque une France périphérique parfois oubliée des sociologues, qui ont tendance à plus s’intéresser aux banlieues des grandes villes. Or, selon Christophe Guilly, auteur du livre Fractures françaises, « ce sont les habitants des lieux périurbains et ruraux (…) qui subissent le plus les délocalisations. La géographie des plans sociaux est celle de la France périphérique (…). La longue liste des communes concernées par les plans sociaux sonne comme le retour d’une France rurale, industrielle, périurbaine, où les petites villes et les villes moyennes sont extrêmement nombreuses. » Pour étayer ce propos, rappelons que le revenu moyen imposable du département des Ardennes (19 582 € par foyer et par an en 2010 selon l'INSEE) est plus bas que celui de la France de métropole (23 996 €), mais aussi que celui de la Seine-Saint-Denis (20 103 €).

Nombreux sont les problèmes de mobilité à découler des problèmes posés dans le scénario du court-métrage. Ainsi, le père a sûrement peur de devenir chômeur… et de retrouver du travail dans un lieu plus éloigné de son domicile, ce qui l’obligera à des trajets en voiture plus longs et donc à des dépenses en carburant plus élevées. Cette mobilité contrainte est malheureusement typique de nombreux milieux populaires habitant dans des espaces pavillonnaires ou ruraux – ce qui leur vaut le mépris de certains courants écologistes, qui leur reprochent de polluer inutilement et prêchent une hausse des taxes sur l’essence, un mépris où se mêlent considérations environnementales et prolophobie.

De plus, il n’est pas innocent que ce même département des Ardennes soit l’objet du mépris de la SNCF, qui a supprimé les trains Corail Lille – Strasbourg en 2004 et a profité trois ans plus tard de l’aubaine du TGV Est pour sabrer dans la liaison entre Paris et Charleville, où le nombre d'allers-retours quotidiens est passé de 7 à 3 aujourd'hui. Ce mépris territorial révèle aussi le mépris social dont je viens de parler.

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Le court-métrage en projet a été financé par une souscription par financement participatif via le site Ulule, par le Conseil régional de Champagne-Ardenne, et l'association La Pellicule ensorcelée, basée à Charleville-Mézières.

Il sera réalisé cet été, à Monthermé et à Bogny sur Meuse, dans la vallée de la Meuse en aval de Charleville-Mézières. Le tournage doit s'étaler sur cinq jours, suivi de dix jours de montage, et deux jours de mixage (pour régler le son) puis deux jours d'étalonnage (pour régler les couleurs). Jan Morgenson, un musicien messin, doit composer la musique, inspirée du film de Wim Wenders Paris, Texas, Palme d'Or à Cannes en 1984.

Étienne Magin, né à Charleville-Mézières en 1988, a grandi près de Sedan. Il a suivi des études de cinéma à Metz, ville où il réside et travaille aujourd'hui. Après La Vallée, il aimerait réaliser un road-movie sur un descendant de républicain espagnol qui retourne sur les traces de ses ancêtres.

Concernant le film La Vallée, Étienne Magin souligne que le pire ennemi est celui des bons sentiments, du mélodrame... réussira-t-il à l'éviter ? Réponse en début d'année 2015, date de sortie prévue...

Vincent Doumayrou,
auteur d'articles consacrés au monde néerlandophone parus dans Le Monde Diplomatique, le site Mobilettre,
et traducteur de textes à caractère culturel pour Septentrion, revue éditée par Ons Erfdeel.

 

Les photos sont d’Étienne Magin.

Mon livre La Fracture ferroviaire évoque le mépris dont les territoires périphériques font l’objet de la part des commerciaux SNCF, plus spécifiquement, au chapitre premier, la suppression de la liaison en trains Corail Strasbourg – Lille en 2004, qui desservait les Ardennes.

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02/03/2014

In memoriam : le magazine Nordway


L'automne 2013 a fait un nouveau mort au champ d'honneur de la crise de la presse écrite : le magazine Nordway.

Ce mensuel avait été lancé au mois de décembre 2009 par le quotidien lillois La Voix du Nord. Il prétendait avoir une approche régionale, et à ce titre différente, des problèmes de société ; ainsi, sa couverture pouvait porter sur le Grand Stade de Lille, sur les encombrements dans le Grand Lille, ou le traitement de la question Rom par les élus. A l'automne, le magazine avait abordé la situation politique de chaque grande ville à l'approche des élections municipales : par exemple, Arras, Dunkerque. Lors de mon séjour à Lille, je m'étais habitué à l'acheter en kiosque.

Il se concentrait beaucoup sur la personne des notables, entrepreneurs, élus ; les fameuses "personnalités". De ce fait il avait un côté "les gens qui comptent parlent aux gens qui comptent", qui lui donnait un côté un tantinet élitiste, et un biais idéologique implicitement mais résolument conformiste.

NordWay.jpgLe seul fait d'analyser les problèmes de société sans la lorgnette du VIème arrondissement de la capitale est toutefois, en France, extrêmement audacieux et imprimait un caractère original à cette publication. Les articles sur le problèmes de société étaient incontestablement de qualité, au même niveau (pour ne pas dire meilleurs) que ceux de la presse parisienne comparable - je reviendrai prochainement sur l'article consacré aux embouteillages à Lille, que je viens d'évoquer. Qui plus est, la présentation était très réussie.

Ce nonobstant, ce mensuel n'a pas trouvé son public, échec commercial dont on peut deviner les raisons même sans avoir un bac + 10 en journalisme : la crise économique qui érode le pouvoir d'achat et la marché publicitaire ; la place prise par les médias en ligne dans les mœurs des cadres les plus jeunes ; son caractère un tantinet élitiste rétrécissait la base de clientèle, déjà rendue étroite par le caractère purement régional de la zone de chalandise.

Le pari est perdu, ce qui aggravera encore la précarité de nombreux journalistes dans la région. Il illustre aussi les difficultés à lancer une presse régionale qui rompt à la fois avec la logique centraliste parisienne et avec la sempiternelle "PQR" - presse quotidienne régionale ; à ce titre, il rappelle l'échec des suppléments "provinciaux" du quotidien Libération.

NordWayCestlaFin.jpg

"De profundis, etc..."

Vincent Doumayrou,

auteur d'articles consacrés au monde néerlandophone parus dans Le Monde Diplomatique, le site Mobilettre,

et traducteur de textes à caractère culturel pour Septentrion, revue éditée par Ons Erfdeel VZW.
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