25/07/2014

L'anglais de plus en plus hégémonique dans l'enseignement supérieur

Aujourd'hui, second volet de ma série sur la montée de l'anglais dans l'enseignement supérieur. Il s'agit d'un article publié sur le blog de TCVN (Centre d'interprétariat et de traduction des Pays-Bas) et que j'ai traduit du néerlandais. Le lien figure en bas.
Bonne lecture !

L'anglais de plus en plus hégémonique dans l'enseignement supérieur

L'Ecole polytechnique de Milan, l'une des plus réputées d'Italie, veut donner l'intégralité de ses cours en anglais dès la rentrée 2014. Cette université craint de se voir exclue de la communauté scientifique internationale si elle ne fait pas ce pas, et espère attirer davantage d'étudiants internationaux.

Cette mesure a ses partisans mais aussi, naturellement, ses détracteurs. L'argument "pro" relève de l'amélioration des opportunités de carrière dans un monde de plus en plus global. Les opposants, dont les arguments sont rassemblés dans un article de la BBC, craignent que l'utilisation d'une langue seconde dans la communication entre les étudiants et les professeurs ne dégrade le processus d'enseignement et d'apprentissage.

Le Professeur Emilio Matriccioni invoque également la liberté d'enseigner - selon laquelle il est une erreur d'obliger une université italienne publique à faire s'exprimer ses membres en anglais. "Lorsque vous parlez italien avec des italiens, vous regardez un film en couleur, à haute résolution et à image très nette. Si vous faites de même en anglais, même avec tous les efforts du monde, le film se transforme en film en noir et blanc, à basse résolution et à image floue", explique-t-il.

Le problème de l'usage de l'anglais comme langue de travail à l'université est à l'ordre du jour dans le monde entier, y compris aux Pays-Bas. En 2002, l'organisation traditionnelle des études a été réformée au profit du système international 3-5-8. L'anglicisation des cours a surtout touché les masters, dont plus de la moitié sont concernés aujourd'hui. Certaines universités ont même changé de nom - celle de Maastricht est devenue Maastricht University en 2008, il existe aussi la Tilburg University.

L'anglicisation de l'enseignement est d'une certaine manière une tendance logique. Dans un monde de plus en plus rétréci, si l'on veut parler et communiquer avec le reste du monde, il faut le faire dans un anglais correct.

Il semble toutefois que l'on bascule vers l'anglais de manière aveugle, au détriment du néerlandais. Imaginez une étude de néerlandais qui doit être livrée en anglais parce qu'elle doit aussi être utilisée dans le reste du monde : cette situation qui paraît bizarre est devenue habituelle.

En jeu, la maîtrise de la langue, aussi bien du néerlandais que de l'anglais. Nous avons un bon exemple dans notre cabinet, où nous avions embauché récemment une stagiaire en communication, très dynamique et pleine de bonne volonté, mais qui écrivait en un néerlandais truffé de fautes d'orthographe. Quand on lui en a fait la remarque, elle a répondu « connaître les règles de l’orthographe mais, comme il faut toujours écrire en anglais à la fac, elles passent un peu au second plan ».

Il semble aussi aller de soi que les professeurs comme les étudiants puissent basculer vers l'anglais sans dommage, mais la réalité semble toujours celle d'il y a cinquante ans, telle que la constatait alors Hendrik Casimir, premier Président de l'Académie néerlandaise des Sciences : "Il existe aujourd'hui une langue universelle parlée et comprise presque partout : l'anglais hâché. Je ne parle pas du pidgin d'anglais mais de la langue bien plus répandue utilisée par les garçons de café à Hawaii, les prostituées à Paris, les diplomates à Washington, les hommes d'affaires à Buenos Aires, les scientifiques dans les congrès internationaux et les vendeurs de cartes postales jaunies à Athènes - bref, par tout honnête homme comme vous et moi, dans le monde entier".

Pour résumer : la nuance, la conceptualisation, la possibilité d'un dialogue approfondi avec les autres chercheurs et le reste de la société sont gravement mis en danger par l'anglicisation de l'enseignement supérieur.


Article paru sur TCVN (Centre d'interprétariat et de traduction des Pays-Bas) le 23 mai 2012,
Traduit du néerlandais par Vincent Doumayrou.

 

Le lien vers l'article original :
http://www.tvcn.nl/nl/blog/2012/5/23/engels-wint-steeds-m...

Le lien vers l'article de la BBC : http://www.bbc.com/news/business-17958520

 

Vincent Doumayrou,
auteur de divers articles consacrés au monde néerlandophone parus dans Le Monde Diplomatique, le site Mobilettre,
et traducteur de textes à caractère culturel pour Septentrion, revue éditée par Ons Erfdeel VZW.

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Pour me contacter : vincent-doumayrou[a]laposte.net
Pour retourner à la page d’accueil : http://d-arras-a-groningen.skynetblogs.be
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02/03/2014

In memoriam : le magazine Nordway


L'automne 2013 a fait un nouveau mort au champ d'honneur de la crise de la presse écrite : le magazine Nordway.

Ce mensuel avait été lancé au mois de décembre 2009 par le quotidien lillois La Voix du Nord. Il prétendait avoir une approche régionale, et à ce titre différente, des problèmes de société ; ainsi, sa couverture pouvait porter sur le Grand Stade de Lille, sur les encombrements dans le Grand Lille, ou le traitement de la question Rom par les élus. A l'automne, le magazine avait abordé la situation politique de chaque grande ville à l'approche des élections municipales : par exemple, Arras, Dunkerque. Lors de mon séjour à Lille, je m'étais habitué à l'acheter en kiosque.

Il se concentrait beaucoup sur la personne des notables, entrepreneurs, élus ; les fameuses "personnalités". De ce fait il avait un côté "les gens qui comptent parlent aux gens qui comptent", qui lui donnait un côté un tantinet élitiste, et un biais idéologique implicitement mais résolument conformiste.

NordWay.jpgLe seul fait d'analyser les problèmes de société sans la lorgnette du VIème arrondissement de la capitale est toutefois, en France, extrêmement audacieux et imprimait un caractère original à cette publication. Les articles sur le problèmes de société étaient incontestablement de qualité, au même niveau (pour ne pas dire meilleurs) que ceux de la presse parisienne comparable - je reviendrai prochainement sur l'article consacré aux embouteillages à Lille, que je viens d'évoquer. Qui plus est, la présentation était très réussie.

Ce nonobstant, ce mensuel n'a pas trouvé son public, échec commercial dont on peut deviner les raisons même sans avoir un bac + 10 en journalisme : la crise économique qui érode le pouvoir d'achat et la marché publicitaire ; la place prise par les médias en ligne dans les mœurs des cadres les plus jeunes ; son caractère un tantinet élitiste rétrécissait la base de clientèle, déjà rendue étroite par le caractère purement régional de la zone de chalandise.

Le pari est perdu, ce qui aggravera encore la précarité de nombreux journalistes dans la région. Il illustre aussi les difficultés à lancer une presse régionale qui rompt à la fois avec la logique centraliste parisienne et avec la sempiternelle "PQR" - presse quotidienne régionale ; à ce titre, il rappelle l'échec des suppléments "provinciaux" du quotidien Libération.

NordWayCestlaFin.jpg

"De profundis, etc..."

Vincent Doumayrou,

auteur d'articles consacrés au monde néerlandophone parus dans Le Monde Diplomatique, le site Mobilettre,

et traducteur de textes à caractère culturel pour Septentrion, revue éditée par Ons Erfdeel VZW.
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Le site du magazine : http://www.nordwaymagazine.com/

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Bon sang ne saurait mentir : les spécificités de la noblesse belge

Note : ce billet a paru sur mon ancien blog le 29 novembre 2013.

La noblesse a précédé la bourgeoisie dans la position de classe sociale dominante. En Belgique, elle fut abolie comme classe privilégiée par décret du 8 novembre 1795, lors de la conquête des territoires belges par les armées de la Révolution française. Une procédure, abolie en France, existe toutefois en Belgique, celle de l'anoblissement ; il s'agit d' « une qualité imprimée par le souverain aux particuliers en vue de les honorer, soit à titre personnel, soit avec leur descendance. Elle n’emporte aucune exemption des charges et devoirs de la société ; elle comporte uniquement le droit de prendre le titre d’écuyer, pour tous ceux qui ne jouissent point d’un rang supérieur, et celui d’assumer des armoiries timbrées ».

Autrement dit, par l'anoblissement, le roi adoube un roturier pour ses mérites. Cette procédure n’existe plus en Europe qu'en Grande Bretagne et en Espagne ; la Suède l’a aboli en 1975. Elle n’est pas sans rappeler l’esprit de la noblesse d’Empire, créée en 1807, à laquelle Napoléon assignait le but de « nourrir au cœur de nos sujets une louable émulation, en perpétuant d’illustres souvenirs et en conservant aux âges futurs l’idée toujours présente des récompenses qui, sous un gouvernement juste, suivent les grands services de l’État ». L’institution de la Noblesse d’Empire fut cependant d’une importance négligeable dans les territoires belges puisqu’elle n’y concerna que… huit personnes.

Dans la Belgique d’aujourd’hui, l’anoblissement est une manière pour le roi d’honorer les mérites d’une personnalité ; elle constitue la plus haute récompense prodiguée par le souverain, au-dessus de la promotion à l’Ordre de Léopold, à l’Ordre de Léopold II et à l’Ordre de la Couronne. Elle fut conférée environ 850 fois depuis la fondation du Royaume. Actuellement, une dizaine d’anoblissements sont prononcés chaque année, alors que l’Association de la Noblesse du Royaume de Belgique (ANRB) estime actuellement le nombre de nobles à 1300 familles, soit 20 à 25 000 personnes.

Mais quelles sont les qualités nécessaires pour faire partie des heureux élus ? Il faut être respectueux de l’ordre monarchique (n’être ni séparatiste ni communiste donc) ; avoir rendu un service au pays, en tant que fonctionnaire, que diplomate, que militaire, et de plus en plus qu’homme d’affaires ; c’est ainsi que le Roi a anobli l’universitaire le financier Albert Frère en 1994, le PDG de l'opérateur de télécom Belgacom John Goossens, et Pierre Godfroid, l’ancien PDG de la compagnie aérienne Sabena. Il faut aussi, on s’en doute, être de bonne moralité, n’avoir par exemple subi aucune condamnation pénale. Le pedigree familial est examiné à la loupe, également pour des raisons politiques car la presse est friande de polémiques sur les « nouveaux nobles ». Par exemple, une auteure promue noble a fait polémique du fait que la couverture d’un de ses livres laissait voir une femme quelque peu… effeuillée.

La catholicité est un plus, mais n’est pas requise, des athées, agnostiques et des israélites ayant été anoblis récemment. On compte enfin une montée des « célébrités » parmi les anoblis récents : le chanteur Salvatore Adamo (en 2001), ce qui permet d'ailleurs d’élever une personnalité issue de l’immigration, la dirigeante d’une ONG anti-prostitution Sophie Jelenek (en 2002) et même, en 1996… le cycliste Eddy Merckx ! Cette tendance à la « pipolisation », qui n’est pas sans rappeler la pratique britannique, où la Reine a anobli les Beatles et Sean Connery, est diversement accueillie parmi les représentants de la noblesse traditionnelle, qui préfèrent l’entre-soi et voir des nouveaux nobles issus de la bourgeoisie, plus proche de son mode de vie et de ses valeurs.

Car la vie réelle de la noblesse tend à ressembler à celle de la bourgeoisie. Ainsi en va-t-il des mariages : l’endogamie, c’est-à-dire le choix du partenaire de couple dans le même milieu social, est extrêmement forte dans les couches les plus aisées. Au sein de la noblesse belge, dans les années 1940, 80 % des mariages de nobles belges se réalisaient avec un autre noble. Ce taux d’endogamie a constamment baissé depuis, pour se situer à environ 40 % aujourd’hui. Mais selon une étude universitaire, au sein des 60 % restants, la moitié des mariages sont faits avec des personnes dont la famille, tout en n’étant pas noble, est inscrite à l’annuaire mondain du pays. Autrement dit, dans 70 % des cas, les nobles se marient avec des membres de la haute société, mais pas forcément nobles.

L’endogamie entre personnes de la haute société n’a donc que peu baissé depuis les années 1940 ; « ainsi, dit Valérie d’Alkemade, dans son livre La Haute, consacré aux classes dominantes en Belgique, la cohésion sociale des élites s’affirmera peu à peu par des mariages entre nobles et grands bourgeois, sans que de telles unions ne soient vues comme mésalliances ». L’auteure traite du même sujet inversé, à savoir des mésalliances, et en particulier des mariages interethniques, souvent accueillis de manière très réservée par la famille du jeune privilégié, au motif que « ce n’est pas la même culture ». Valérie d’Alkemade confirme qu’« il existe également, dans ces milieux, un antisémitisme de salon assez répandu ». L’appartenance aux couches sociales les plus élevées n’exclut pas l’existence de préjugés à base raciale ou ethnique…

 

Tous les passages repris entre guillemets sont soit des propos soit des extraits de livres de Valérie d'Alkemade, que j'ai rencontrée à Bruxelles.

Vincent Doumayrou,

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