01/06/2014

La politique belge (brièvement) expliquée aux Français

 

La Belgique est connue en France pour son instabilité gouvernementale et ses bisbilles entre flamands et francophones. Je profite donc de l’occasion des élections du 25 mai dernier pour décrire brièvement le système politique du pays, et contribuer à expliquer le pourquoi de ces phénomènes.

Comme dans toute démocratie, chaque parti politique est censé représenter une sensibilité de l'opinion – en Belgique, les trois principales sont les libéraux, les chrétiens-démocrates (coutumièrement dits « sociaux-chrétiens ») et les socialistes. Cela devrait en principe correspondre à trois partis, mais en Belgique trois égale six, car les partis de gouvernement s’y sont scindés en un parti flamand et un parti francophone dans les années 1970. Ce point concerne aussi le mouvement écologiste, qui se veut faire de la politique autrement...

Il y a donc, du côté flamand : le VLD, libéral ; le CD&V, social-chrétien ; et le SPA, socialiste, auquel il faut ajouter Groen, de sensibilité écologiste (le mot Groen signifie "Vert"). Je fais grâce de la signification des initiales en néerlandais.

Du côté francophone, il y a le MR (Mouvement réformateur), libéral, le Cdh (centre démocrate humaniste) chrétien-démocrate, le PS social-démocrate, ainsi qu’Ecolo.

D'autres partis, de sensibilité indépendantiste ou autonomiste, ne s'adressent par nature qu'aux flamands ou qu'aux francophones. Cela concerne les indépendantistes flamands : le Vlaams Belang, comme "Intérêt flamand", aux idées proches de celles du Front national, et la NVA, comme "Nouvelle Alliance flamande", aujourd'hui le premier parti en Flandre. Chez les francophones, cela concerne les Fédéralistes démocrates francophones (FDF). Ces partis renforcent bien évidemment la scission du pays en deux espaces politiques, flamand et francophone, distincts.

Le seul parti important à refuser la scission sur des bases linguistiques est le Parti du Travail belge (PTB, ou PVDA en Flandre), d’extrême-gauche, que l'on pourrait comparer au NPA français à ceci près qu'il est de sensibilité maoïste. Certains de ses militants, étudiants en médecine à Louvain, ont lancé l'organisation Médecine pour le Peuple (MPLP, ou en Flandre, Geneeskunde voor het Volk), qui ouvre des cabinets médicaux dans les quartiers populaires. J'ai personnellement rencontré le Président de MPLP, Dirk van Duppen, médecin à Deurne, à Anvers, et l'ai cité dans un article sur le Ring d'Anvers. Le PTB a par ailleurs de nombreux conseillers communaux, provinciaux, ce qui traduit un ancrage réel.

A cette exception près, l'ensemble du monde politique belge a donc importé, au sein même de ses organisations, la division progressive du pays advenue depuis les années 60. Cela a tendance à conforter les régionalismes et il n'est donc pas étonnant de voir que l'opinion, ou plus exactement son expression électorale, est profondément divisée selon que l'on est flamand ou francophone. D’autre part, cette division des organisations politiques exacerbe l’instabilité car il est plus compliqué de s’entendre à 8 qu’à 4.

Pour résumer, la Flandre vote majoritairement à droite, la Wallonie (francophone) à gauche, et Bruxelles-Capitale… à quasi-parité pour l’une et l’autre : match nul, balle au centre, si l’on ose dire.

En Flandre, la vie politique est marquée depuis quelques années par la montée de la NVA (indépendantiste, voir plus haut).

Mais plus que l'expression d'une poussée indépendantiste comme le présente (et le diabolise) souvent la presse française, le succès de la NVA correspond avant tout à une redistribution des voix au sein du camp conservateur et en particulier au détriment du Vlaams Belang, qui obtenait succès sur succès dans les années 90 avec son dirigeant Filip De Winter (il s’appelait alors Vlaams Blok).

De plus et surtout, le vote pour la NVA apparaît comme un vote anti-système, son leader Bart De Wever se présentant souvent sous un jour de réprouvé - un peu comme les dirigeants du FN en France. Il y a aussi une dimension de "pipolisation" de la vie politique, le même Bart de Wever étant devenu célèbre notamment grâce à sa participation à un jeu télévisé, par ses bons mots. Il a été élu bourgmestre (maire) d'Anvers, commune la plus peuplée du pays, à l'automne 2012.

Au plan social, son programme peut être qualifié d'ultra-libéral, De Wever se disant souvent proche de la VOKA, l'organisation flamande correspondant à la CGPME en France. Au-delà de sa dénonciation des "transferts financiers" que paierait la Flandre pour la Wallonie plus pauvre, il veut remettre en question les droits sociaux des salariés… y compris flamands.

La Belgique est une monarchie parlementaire : c'est donc la Chambre issue des élections fédérales qui détermine la composition du gouvernement et le Premier Ministre, alors que le Chef d'Etat reste le Roi désigné selon le principe héréditaire. Les élections régionales déterminent le Parlement régional et donc l'exécutif de chacune des Régions, au nombre de trois : la Flandre, la Wallonie et Bruxelles-Capitale. Les européennes, comme dans le reste de l'Europe, déterminent les députés à envoyer au Parlement européen, au nombre de 21 pour la Belgique. A noter que Guy Verhofstadt, libéral de nationalité belge, est candidat au poste de Président de la Commission européenne.

Signalons aussi une spécificité belge : le vote de préférence, qui permet à un électeur de voter pour un homme politique en particulier, un "vote de gueule" si j'ose dire.

Ce 25 mai se tenaient en Belgique les élections européennes, mais aussi les fédérales (à la Chambre des députés) et les régionales. Le scrutin a confirmé l'ancrage de la NVA en Flandre – quasi uniquement au détriment du Vlaams Belang. La NVA est ainsi le parti le plus représenté de Belgique à la Chambre des députés ; l'enjeu est désormais de savoir si ce parti indépendantiste acceptera de participer à un gouvernement fédéral belge ou de le soutenir.

En attendant, son dirigeant Bart De Wever est désormais formateur (en néerlandais, onderhandelaar), c'est-à-dire le négociateur officiel pour la formation du nouveau gouvernement.

En Wallonie, le PS, tout en restant dominant, laisse des plumes, une défaite sans commune mesure toutefois avec la déculottée enregistrée en France. Les socialistes restent d’ailleurs la première force politique si on additionne l'aile francophone et l'aile flamande. Le MR libéral gagne quelques points est n'est plus très loin derrière le PS.

L'autre événement est la montée du PTB, dont j'ai parlé plus haut - ce phénomène où un parti de la gauche de la gauche parvient à capter une partie du mécontentement rappelle ce qui s'est produit en France il y a une dizaine d'années avec Lutte ouvrière et la LCR. Le PTB envoie deux députés au Parlement, augmente son électorat au détriment du PS dans la ceinture rouge de Liège mais enregistre aussi de bons scores en Flandre, où il est le mieux implanté. J'ai cité dans ce blog l'un des heureux élus, M. van Hees, dans mon article sur le système fiscal belge.

La Belgique enregistre donc la montée d’un démagogue droitier beaucoup moins forte qu'en France cependant, et une petite poussée de la gauche radicale. Mais les partis de gouvernement continuent de rester très majoritaires, ce que les dirigeants socialistes n’ont pas manqué de le faire remarquer ; ce phénomène est typique d'un pays à la culture marquée par le sens du compromis politique, où le gouvernement actuel (de M. di Rupo) est d’ailleurs multicolore.

Vincent Doumayrou,

auteur de divers articles consacrés au monde néerlandophone parus dans Le Monde Diplomatique, le site Mobilettre,

et traducteur de textes à caractère culturel pour Septentrion, revue éditée par Ons Erfdeel VZW.

Le journal La libre Belgique fait un point assez complet sur les résultats :
http://www.lalibre.be/page/elections2014

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Pour me contacter : vincent-doumayrou[a]laposte.net

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11/05/2014

L'intégration européenne passe-t-elle par les transports ?

Dans le cadre de la campagne des élections européennes, l'émission Culture Monde, présentée par Florian Delorme et diffusée tous les jours sur France Culture, a consacré son épisode de mercredi au thème suivant :

Européennes: les angles morts de la campagne (3/4) -

L’intégration européenne passe-t-elle par les transports ?


J'en étais l'invité, outre Antoine Beyer, universitaire spécialiste du transport aérien, et Michel Caniaux, délégué général de l'association Altro.

J'ai beaucoup été interrogé sur des sujets de transports relatifs au Benelux : notamment le Rhin d'Acier, ligne qui relie la Belgique à l'Allemagne en traversant les Pays-Bas, et le train FYRA, qui reliait Bruxelles à Amsterdam et dont j'ai déjà parlé sur ce blog.

Le lien vers le site de l'émission :
http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-europeennes-les-angles-morts-de-la-campagne-34-l%E2%80%99integration-du-continent-pas

Le lien vers le fichier audio (où on peut m'entendre de la minute 22 à la minute 39) : http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4845600

 

Vincent Doumayrou,
auteur d'articles consacrés au monde néerlandophone parus dans Le Monde Diplomatique, le site Mobilettre,
et traducteur de textes à caractère culturel pour Septentrion, revue éditée par Ons Erfdeel.


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23/04/2014

Un projet de court-métrage sur la France périphérique

"J'ai voulu filmer les gens que j'ai côtoyés dans mon enfance". C'est par ces mots que le réalisateur Étienne Magin, que nous rencontrons à Metz, justifie son projet de court-métrage. Son enfance, en l'occurrence, s'est déroulée dans un village du département des Ardennes, et son court-métrage raconte la fermeture d'une usine et la réaction des protagonistes dans la vallée de la Meuse. 

Étienne Magin a déjà réalisé le court-métrage Metz Köln Istanbul sur un échange entre deux clandestins turcs qui se termine, comme tout road-movie qui se respecte, par une vue sur un échangeur autoroutier.

L'intérêt dramatique de La Vallée, titre du court-métrage en projet, vient de la réaction que provoque la fermeture de l'usine chez quatre personnages - le père Denis et son fils Loïc, tous deux ouvriers de l’usine, Margot, la compagne du fils, et Corinne, la mère. Le père souhaite se battre pour que l'usine continue de tourner, par absence de perspectives professionnelles liée à son âge, et aussi par un esprit plus militant. Le fils se voit déjà rebondir, ouvrir un commerce, quitter la région - incité en cela par sa petite amie, elle aussi « régionale de l'étape », qui espère à travers un départ vers une École de Beaux-Arts du Midi de la France, une mobilité sociale ascendante.

Ardennes.png

Le film évoque une France périphérique parfois oubliée des sociologues, qui ont tendance à plus s’intéresser aux banlieues des grandes villes. Or, selon Christophe Guilly, auteur du livre Fractures françaises, « ce sont les habitants des lieux périurbains et ruraux (…) qui subissent le plus les délocalisations. La géographie des plans sociaux est celle de la France périphérique (…). La longue liste des communes concernées par les plans sociaux sonne comme le retour d’une France rurale, industrielle, périurbaine, où les petites villes et les villes moyennes sont extrêmement nombreuses. » Pour étayer ce propos, rappelons que le revenu moyen imposable du département des Ardennes (19 582 € par foyer et par an en 2010 selon l'INSEE) est plus bas que celui de la France de métropole (23 996 €), mais aussi que celui de la Seine-Saint-Denis (20 103 €).

Nombreux sont les problèmes de mobilité à découler des problèmes posés dans le scénario du court-métrage. Ainsi, le père a sûrement peur de devenir chômeur… et de retrouver du travail dans un lieu plus éloigné de son domicile, ce qui l’obligera à des trajets en voiture plus longs et donc à des dépenses en carburant plus élevées. Cette mobilité contrainte est malheureusement typique de nombreux milieux populaires habitant dans des espaces pavillonnaires ou ruraux – ce qui leur vaut le mépris de certains courants écologistes, qui leur reprochent de polluer inutilement et prêchent une hausse des taxes sur l’essence, un mépris où se mêlent considérations environnementales et prolophobie.

De plus, il n’est pas innocent que ce même département des Ardennes soit l’objet du mépris de la SNCF, qui a supprimé les trains Corail Lille – Strasbourg en 2004 et a profité trois ans plus tard de l’aubaine du TGV Est pour sabrer dans la liaison entre Paris et Charleville, où le nombre d'allers-retours quotidiens est passé de 7 à 3 aujourd'hui. Ce mépris territorial révèle aussi le mépris social dont je viens de parler.

Ardennes-II.png

Le court-métrage en projet a été financé par une souscription par financement participatif via le site Ulule, par le Conseil régional de Champagne-Ardenne, et l'association La Pellicule ensorcelée, basée à Charleville-Mézières.

Il sera réalisé cet été, à Monthermé et à Bogny sur Meuse, dans la vallée de la Meuse en aval de Charleville-Mézières. Le tournage doit s'étaler sur cinq jours, suivi de dix jours de montage, et deux jours de mixage (pour régler le son) puis deux jours d'étalonnage (pour régler les couleurs). Jan Morgenson, un musicien messin, doit composer la musique, inspirée du film de Wim Wenders Paris, Texas, Palme d'Or à Cannes en 1984.

Étienne Magin, né à Charleville-Mézières en 1988, a grandi près de Sedan. Il a suivi des études de cinéma à Metz, ville où il réside et travaille aujourd'hui. Après La Vallée, il aimerait réaliser un road-movie sur un descendant de républicain espagnol qui retourne sur les traces de ses ancêtres.

Concernant le film La Vallée, Étienne Magin souligne que le pire ennemi est celui des bons sentiments, du mélodrame... réussira-t-il à l'éviter ? Réponse en début d'année 2015, date de sortie prévue...

Vincent Doumayrou,
auteur d'articles consacrés au monde néerlandophone parus dans Le Monde Diplomatique, le site Mobilettre,
et traducteur de textes à caractère culturel pour Septentrion, revue éditée par Ons Erfdeel.

 

Les photos sont d’Étienne Magin.

Mon livre La Fracture ferroviaire évoque le mépris dont les territoires périphériques font l’objet de la part des commerciaux SNCF, plus spécifiquement, au chapitre premier, la suppression de la liaison en trains Corail Strasbourg – Lille en 2004, qui desservait les Ardennes.

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