02/03/2014

Bon sang ne saurait mentir : les spécificités de la noblesse belge

Note : ce billet a paru sur mon ancien blog le 29 novembre 2013.

La noblesse a précédé la bourgeoisie dans la position de classe sociale dominante. En Belgique, elle fut abolie comme classe privilégiée par décret du 8 novembre 1795, lors de la conquête des territoires belges par les armées de la Révolution française. Une procédure, abolie en France, existe toutefois en Belgique, celle de l'anoblissement ; il s'agit d' « une qualité imprimée par le souverain aux particuliers en vue de les honorer, soit à titre personnel, soit avec leur descendance. Elle n’emporte aucune exemption des charges et devoirs de la société ; elle comporte uniquement le droit de prendre le titre d’écuyer, pour tous ceux qui ne jouissent point d’un rang supérieur, et celui d’assumer des armoiries timbrées ».

Autrement dit, par l'anoblissement, le roi adoube un roturier pour ses mérites. Cette procédure n’existe plus en Europe qu'en Grande Bretagne et en Espagne ; la Suède l’a aboli en 1975. Elle n’est pas sans rappeler l’esprit de la noblesse d’Empire, créée en 1807, à laquelle Napoléon assignait le but de « nourrir au cœur de nos sujets une louable émulation, en perpétuant d’illustres souvenirs et en conservant aux âges futurs l’idée toujours présente des récompenses qui, sous un gouvernement juste, suivent les grands services de l’État ». L’institution de la Noblesse d’Empire fut cependant d’une importance négligeable dans les territoires belges puisqu’elle n’y concerna que… huit personnes.

Dans la Belgique d’aujourd’hui, l’anoblissement est une manière pour le roi d’honorer les mérites d’une personnalité ; elle constitue la plus haute récompense prodiguée par le souverain, au-dessus de la promotion à l’Ordre de Léopold, à l’Ordre de Léopold II et à l’Ordre de la Couronne. Elle fut conférée environ 850 fois depuis la fondation du Royaume. Actuellement, une dizaine d’anoblissements sont prononcés chaque année, alors que l’Association de la Noblesse du Royaume de Belgique (ANRB) estime actuellement le nombre de nobles à 1300 familles, soit 20 à 25 000 personnes.

Mais quelles sont les qualités nécessaires pour faire partie des heureux élus ? Il faut être respectueux de l’ordre monarchique (n’être ni séparatiste ni communiste donc) ; avoir rendu un service au pays, en tant que fonctionnaire, que diplomate, que militaire, et de plus en plus qu’homme d’affaires ; c’est ainsi que le Roi a anobli l’universitaire le financier Albert Frère en 1994, le PDG de l'opérateur de télécom Belgacom John Goossens, et Pierre Godfroid, l’ancien PDG de la compagnie aérienne Sabena. Il faut aussi, on s’en doute, être de bonne moralité, n’avoir par exemple subi aucune condamnation pénale. Le pedigree familial est examiné à la loupe, également pour des raisons politiques car la presse est friande de polémiques sur les « nouveaux nobles ». Par exemple, une auteure promue noble a fait polémique du fait que la couverture d’un de ses livres laissait voir une femme quelque peu… effeuillée.

La catholicité est un plus, mais n’est pas requise, des athées, agnostiques et des israélites ayant été anoblis récemment. On compte enfin une montée des « célébrités » parmi les anoblis récents : le chanteur Salvatore Adamo (en 2001), ce qui permet d'ailleurs d’élever une personnalité issue de l’immigration, la dirigeante d’une ONG anti-prostitution Sophie Jelenek (en 2002) et même, en 1996… le cycliste Eddy Merckx ! Cette tendance à la « pipolisation », qui n’est pas sans rappeler la pratique britannique, où la Reine a anobli les Beatles et Sean Connery, est diversement accueillie parmi les représentants de la noblesse traditionnelle, qui préfèrent l’entre-soi et voir des nouveaux nobles issus de la bourgeoisie, plus proche de son mode de vie et de ses valeurs.

Car la vie réelle de la noblesse tend à ressembler à celle de la bourgeoisie. Ainsi en va-t-il des mariages : l’endogamie, c’est-à-dire le choix du partenaire de couple dans le même milieu social, est extrêmement forte dans les couches les plus aisées. Au sein de la noblesse belge, dans les années 1940, 80 % des mariages de nobles belges se réalisaient avec un autre noble. Ce taux d’endogamie a constamment baissé depuis, pour se situer à environ 40 % aujourd’hui. Mais selon une étude universitaire, au sein des 60 % restants, la moitié des mariages sont faits avec des personnes dont la famille, tout en n’étant pas noble, est inscrite à l’annuaire mondain du pays. Autrement dit, dans 70 % des cas, les nobles se marient avec des membres de la haute société, mais pas forcément nobles.

L’endogamie entre personnes de la haute société n’a donc que peu baissé depuis les années 1940 ; « ainsi, dit Valérie d’Alkemade, dans son livre La Haute, consacré aux classes dominantes en Belgique, la cohésion sociale des élites s’affirmera peu à peu par des mariages entre nobles et grands bourgeois, sans que de telles unions ne soient vues comme mésalliances ». L’auteure traite du même sujet inversé, à savoir des mésalliances, et en particulier des mariages interethniques, souvent accueillis de manière très réservée par la famille du jeune privilégié, au motif que « ce n’est pas la même culture ». Valérie d’Alkemade confirme qu’« il existe également, dans ces milieux, un antisémitisme de salon assez répandu ». L’appartenance aux couches sociales les plus élevées n’exclut pas l’existence de préjugés à base raciale ou ethnique…

 

Tous les passages repris entre guillemets sont soit des propos soit des extraits de livres de Valérie d'Alkemade, que j'ai rencontrée à Bruxelles.

Vincent Doumayrou,

auteur de divers articles consacrés au monde néerlandophone parus dans Le Monde Diplomatique, le site Mobilettre,

et traducteur de textes à caractère culturel pour Septentrion, revue éditée par Ons Erfdeel VZW.

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In memoriam : Sylvia Kristel et... Hugo Claus

Cette note a paru sur mon ancien blog le 21 décembre 2012.

Sylvia Kristel, l'actrice qui incarna Emmanuelle, née à Utrecht en 1952, est décédée le 17 octobre dernier. Elle a, outre le rôle qui l'a rendue célèbre, contribué à l'histoire littéraire de notre temps.

Elle a en effet été, dans les années 70, la compagne de l'écrivain belge
Hugo Claus, considéré comme l'un des plus grands écrivains de langue néerlandaise du XXè siècle. La liaison entre Hugo et Sylvia fut une liaison entre un homme d'âge mûr, désormais sûr de son succès, et une femme plus jeune que lui de 22 ans, et consumée par le même succès. Une histoire d'amour qui n'est pas sans rappeler celle d'Arthur Miller et Marylin Monroe.

Hugo Claus est né à Bruges en 1929, est mort à Anvers en 2008, a vécu à Amsterdam et à Paris, et son livre Le Chagrin des Belges met en scène la ville de Courtrai, sous le nom fictif de Walle. Mais sa vraie ville de cœur était sans doute Gand. Il y a habité, et son frère y tenait un café, proche de l'Eglise Saint-Michel, dont le clocher fait partie du fameux alignement des tours du centre historique.

Les élèves de l'enseignement secondaire étudient son livre
Le Chagrin des Belges qui est ainsi devenu un classique, bien qu'il ait paru en 1983, une date très récente à l'échelle de l'histoire littéraire. J'ai une pensée pour ce livre à chaque fois que je passe à Courtrai, même quand le passage en question se borne à un simple changement de quai à la gare ferroviaire.

Hugo Claus a contribué à de nombreux débats de société en Belgique. Son livre Le Chagrin des Belges montre comment une certaine moyenne bourgeoisie, par conservatisme social, en vient à voir l'occupant allemand avec sympathie pendant la guerre. Est ainsi posé le problème de la collaboration pendant l'Occupation. Le décès d'Hugo Claus, d'une maladie incurable, a alimenté le débat sur l'euthanasie.

Quant à
Sylvia Kristel, son destin incarne l'irruption de l'érotisme, et au-delà, l'omniprésence de la génitalité dans la vie publique et ce qu'il est convenu d'appeler la marchandisation du désir. Par sa liaison avec elle, Hugo Claus a aussi été aux premières loges de cette évolution de notre époque.

Vincent

Sur le même sujet :
http://septentrionblog.onserfdeel.be/post/2012/10/22/In-memoriam-Sylvia-Kristel-1952-2012.aspx

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