03/11/2014

Chante ton bac d'abord

Chante ton bac....jpgNi bobos ni racaille, ni géniaux ni idiots, ni l'élite ni la lie, ni péquenots ni parigauds, ce sont des jeunes d'aujourd'hui, ils habitent une sous-préfecture de taille moyenne, et fréquentent la classe de terminale d'un lycée général comme il y en a beaucoup d'autres. En un mot, ils appartiennent à la "France du milieu".

Leurs parents sont qui électricien sur le port, qui prof de physique dans un collège, qui contremaître au supermarché mais rockeur du dimanche... tous nous parlent de leur vision de l'avenir, forcément pas envisagé de façon très rose. "A Boulogne, il y avait plein de boulot, c'était la belle époque, c'est fini", nous dit avec simplicité l'un des parents d'élève...

Cette chronique lycéenne de la France d'aujourd'hui fait le thème du film Chante ton bac d'abord, du réalisateur David André, une œuvre originale, mi-comédie musicale, mi-documentaire, tournée à Boulogne-sur-Mer. Loin des "fils et filles de" du cinéma français, les actrices et les acteurs sont eux-mêmes des élèves du Lycée Auguste Mariette de Boulogne, et jouent tous leur propre rôle. Le but dans la vie de ces lycéens reste souvent (et forcément) flou, entre objectif d'avoir le bac et école buissonnière. L'apparition des personnages est "chaînée" : d'abord la fille, ensuite son père et sa mère, puis le prof lors de la rencontre parents-profs... ce qui rythme le film de façon très efficace.

L'une des personnages souhaite devenir tatoueuse mais rate le bac à la première session... en espérant le décrocher au rattrapage. Gaëlle vise d'abord le théâtre, rêve de grande ville - Lille - prend parfois le TGV pour y aller au spectacle, et sera admise aux Beaux-Arts de Tourcoing. Elle clôt le film sur l'inévitable "on n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans". Et puisqu'on parle d'Arthur Rimbaud, l'un des personnages, mais comment aurait-il pu en être autrement à cet âge, est un poète... enfin, quelques belles images de paysages urbains ou ruraux du Boulonnais, à mon sens insuffisamment nombreuses,  émaillent le film...

Chante ton bac3....jpgChante ton bac3....jpgLa caméra se moque parfois des protagonistes, jamais méchamment. Elle fait apparaître leur humanité, le spectateur ne peut qu'adhérer, se sentir en empathie avec eux, se reconnaître en eux. Au passage, une image fidèle et sympa du peuple du Nord, dépourvue de toute condescendance, bien meilleure que celle que donne le très surfait "Bienvenue...", dans un genre très différent... après une diffusion sur France 2 le 19 octobre, le film ne passe que dans un nombre de salles assez limité, raison de plus pour le voir toute urgence s'il passe dans votre ville.

Quant à moi, j'ai aussi eu 17 ans, été élève de terminale, aussi dans un lycée moyen d'une ville moyenne dont le nom commence par un "B"... toute ressemblance avec des situations réelles serait purement fortuite...

Vincent Doumayrou,
auteur d'articles consacrés au monde néerlandophone pour Le Monde diplomatique et Mobilettre,
traducteur français - néerlandais pour la revue Septentrion

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Et vers la programmation, sur le site Comme au Cinéma : http://www.commeaucinema.com/film/chante-ton-bac-d-abord-...

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07/10/2014

Nord Pas-de-Calais et Picardie : pourquoi la fusion n'est pas forcément une bonne affaire

L'Assemblée nationale a adopté, le 23 juillet dernier, le projet de loi qui regroupe les Régions françaises. Celles-ci, aujourd'hui au nombre de 22 en métropole, seront au nombre de 13. Les Régions qui font le thème de ce blog seront concernées par le redécoupage puisque celui-ci inclut le regroupement de Nord Pas de Calais et de la Picardie, celui de toutes les Régions du Grand Est et celui des deux Normandie.

Le but est probablement de faire des économies d'échelle, en regroupant les compétences régionales en un nombre de régions réduit, et sur un territoire plus vaste. Certaines compétences départementales comme la gestion des routes et des collèges seront transférées au Régions. L'institution départementale risque donc de progressivement s'évaporer.


L'Allemagne est prise en exemple...

Le législateur invoque l'exemple allemand, présumé plus rationnel. Les nouvelles Régions seront 13 pour 63 millions d'habitants, alors que les Länder allemands sont 16 pour 82 millions. La population moyenne des futures Régions se rapprochera donc de celle des Länder, et c'est probablement un des effets recherchés.

Le modèle allemand n'est toutefois pas exempt d’irrationalités. D'abord la moyenne est une chose mais les extrêmes de population y sont légion. Le Land le plus peuplé, la Rhénanie du Nord Westphalie, est peuplé de 18 millions d'habitants, le moins peuplé, la ville-Etat de Brême, de 600 000. Le rapport entre les deux, de 1 à 30 environ, n'est pas très éloigné du rapport entre l'Ile-de-France et la Corse. Si on prend l'écart entre les 3 Régions les plus peuplées et les 3 les moins peuplées et qu'on fait de même avec les Länder, on aboutit même à un écart plus grand en Allemagne, comme le montre le tableau suivant :

Allemagne     France  
3 Länder les plus peuplés (millions hab.)     3 Régions les plus peuplées (millions hab.)  
Rhénanie du Nord Westphalie 18   Ile-de-France 12
Bavière 13   Rhône-Alpes 6
Bade-Wurtenberg 11   PACA 5
Moyenne des plus peuplés 14   Moyenne des plus peuplées 7,7
         
3 Länder les moins peuplés (millions hab.)     3 Régions les moins peuplées (millions hab.)  
Mecklenbourg Poméranie Occidentale 1,6   Franche-Comté 1,2
Sarre 1   Limousin 0,7
Brême 0,7   Corse 0,3
Moyenne des moins peuplés 1,1   Moyenne des moins peuplées 0,7
         
Rapport entre les 3 plus / moins peuplés 12,7   Rapport entre les 3 plus / moins peuplées 10,5

Légende : les 3 Länder les plus peuplés sont en moyenne 12,7 fois plus peuplés que les 3 Länder les moins peuplés.


En termes de superficie, le fossé est énorme aussi entre les grands Länder et les trois villes-Etats, celle de Berlin (liée à son statut de capitale), de Hambourg et Brême déjà citée (liées à leur statut d'anciennes villes libres et hanséatiques). Et pour la richesse, entre les Länder de l'Ouest et ceux de l'Est.



... alors qu'existent des différences historiques fondamentales

Par ailleurs, la nouvelle organisation française ne comblera pas d'autres différences fondamentales avec l'Allemagne, où la Loi fondamentale définit précisément les compétences exclusives et partagées entre les Länder et le Bund, et accorde, en cas de silence, une compétence de principe aux Länder. Ceux-ci ont par ailleurs une Chambre qui les représente, le Bundesrat, ce qui n'existe pas en France. De plus, les Länder allemand ont un budget cumulé bien supérieur à celui des Régions françaises : il correspond à 16 % du PIB environ en Allemagne contre 1,5 % en France.

Le poids de l'Histoire est également déterminant, le Premier Reich allemand du Moyen-Age était en fait une confédération sans véritable décision politique (il n'avait symboliquement pas de capitale) où l'Empereur était élu par les Kurfürsten (ou Princes-Electeurs) et n'avait pas de véritable pouvoir autre qu'honorifique. Le Second Reich, issu de l'unification de 1871, était constitué de 25 Staaten (États), la Prusse n'étant qu'un "premier parmi les égaux". Le terme de Land est apparu avec la République de Weimar, en 1919. Finalement le seul régime vraiment centralisé à l'échelle de l'ensemble de l'Allemagne fut celui du Troisième Reich... qui n'a duré que douze ans.

En France au contraire, les Rois capétiens ont progressivement soumis le reste du territoire à Paris, par conquête ou par annexion. La Révolution puis l'Empire se sont bien gardé de remettre en question cette centralisation (admirez l'euphémisme). Ce n'est certainement pas une loi prise à la hâte qui va changer cet héritage de l'Histoire.


Le Nord et la Picardie

Pour revenir à la fusion entre le Nord et la Picardie, qui n'était pas prévue au schéma du mois de juin, la Maire de Lille Martine Aubry est montée au créneau, avançant non sans raison qu'on ne fait pas une Région riche avec deux régions pauvres. De fait, le nouvel ensemble sera le plus pauvre de France métropolitaine en PIB par habitant. Il sera aussi la quatrième région la plus peuplée avec presque 6 millions d'habitants.

Le regroupement pose aussi le danger de structures encore plus technocratiques, ne serait-ce que par l'éloignement géographique. A cet égard il paraît sage de conserver l'échelon intermédiaire départemental.

En théorie, l'existence de Régions plus vastes permet une gestion plus rationnelle. Mais les problèmes émergent déjà, comme le fait que les Régions n'auront qu'un chef-lieu, mais les services pourront être répartis, ce qui laisse présager une rivalité entre deux villes distinctes. En outre il s'agit d'organiser des Régions plus "compétitives" selon la formule adoptée, c'est-à-dire une nouvelle arène de compétition entre territoires dans le cadre de l'économie capitaliste.

Au rang des conflits possibles, il semble que les deux Régions ont des conceptions assez différentes des services de TER, une compétence régionale par excellence. Dans le Nord, le réseau est pour l'essentiel une étoile autour de Lille. En Picardie, il s'agit d'une étoile autour d'Amiens mais aussi de lignes qui convergent vers l'Ile-de-France voisine, et qui forment un trafic très important. Étoile autour de Lille, étoile autour d'Amiens, étoile autour de Paris : les trois logiques ne concordent pas forcément.

Pour résumer, on peut fortement douter que la nouvelle organisation territoriale apportera un vrai mieux-être pour le citoyen. Mais bon, qui vivra verra...

Vincent Doumayrou
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23/04/2014

Un projet de court-métrage sur la France périphérique

"J'ai voulu filmer les gens que j'ai côtoyés dans mon enfance". C'est par ces mots que le réalisateur Étienne Magin, que nous rencontrons à Metz, justifie son projet de court-métrage. Son enfance, en l'occurrence, s'est déroulée dans un village du département des Ardennes, et son court-métrage raconte la fermeture d'une usine et la réaction des protagonistes dans la vallée de la Meuse. 

Étienne Magin a déjà réalisé le court-métrage Metz Köln Istanbul sur un échange entre deux clandestins turcs qui se termine, comme tout road-movie qui se respecte, par une vue sur un échangeur autoroutier.

L'intérêt dramatique de La Vallée, titre du court-métrage en projet, vient de la réaction que provoque la fermeture de l'usine chez quatre personnages - le père Denis et son fils Loïc, tous deux ouvriers de l’usine, Margot, la compagne du fils, et Corinne, la mère. Le père souhaite se battre pour que l'usine continue de tourner, par absence de perspectives professionnelles liée à son âge, et aussi par un esprit plus militant. Le fils se voit déjà rebondir, ouvrir un commerce, quitter la région - incité en cela par sa petite amie, elle aussi « régionale de l'étape », qui espère à travers un départ vers une École de Beaux-Arts du Midi de la France, une mobilité sociale ascendante.

Ardennes.png

Le film évoque une France périphérique parfois oubliée des sociologues, qui ont tendance à plus s’intéresser aux banlieues des grandes villes. Or, selon Christophe Guilly, auteur du livre Fractures françaises, « ce sont les habitants des lieux périurbains et ruraux (…) qui subissent le plus les délocalisations. La géographie des plans sociaux est celle de la France périphérique (…). La longue liste des communes concernées par les plans sociaux sonne comme le retour d’une France rurale, industrielle, périurbaine, où les petites villes et les villes moyennes sont extrêmement nombreuses. » Pour étayer ce propos, rappelons que le revenu moyen imposable du département des Ardennes (19 582 € par foyer et par an en 2010 selon l'INSEE) est plus bas que celui de la France de métropole (23 996 €), mais aussi que celui de la Seine-Saint-Denis (20 103 €).

Nombreux sont les problèmes de mobilité à découler des problèmes posés dans le scénario du court-métrage. Ainsi, le père a sûrement peur de devenir chômeur… et de retrouver du travail dans un lieu plus éloigné de son domicile, ce qui l’obligera à des trajets en voiture plus longs et donc à des dépenses en carburant plus élevées. Cette mobilité contrainte est malheureusement typique de nombreux milieux populaires habitant dans des espaces pavillonnaires ou ruraux – ce qui leur vaut le mépris de certains courants écologistes, qui leur reprochent de polluer inutilement et prêchent une hausse des taxes sur l’essence, un mépris où se mêlent considérations environnementales et prolophobie.

De plus, il n’est pas innocent que ce même département des Ardennes soit l’objet du mépris de la SNCF, qui a supprimé les trains Corail Lille – Strasbourg en 2004 et a profité trois ans plus tard de l’aubaine du TGV Est pour sabrer dans la liaison entre Paris et Charleville, où le nombre d'allers-retours quotidiens est passé de 7 à 3 aujourd'hui. Ce mépris territorial révèle aussi le mépris social dont je viens de parler.

Ardennes-II.png

Le court-métrage en projet a été financé par une souscription par financement participatif via le site Ulule, par le Conseil régional de Champagne-Ardenne, et l'association La Pellicule ensorcelée, basée à Charleville-Mézières.

Il sera réalisé cet été, à Monthermé et à Bogny sur Meuse, dans la vallée de la Meuse en aval de Charleville-Mézières. Le tournage doit s'étaler sur cinq jours, suivi de dix jours de montage, et deux jours de mixage (pour régler le son) puis deux jours d'étalonnage (pour régler les couleurs). Jan Morgenson, un musicien messin, doit composer la musique, inspirée du film de Wim Wenders Paris, Texas, Palme d'Or à Cannes en 1984.

Étienne Magin, né à Charleville-Mézières en 1988, a grandi près de Sedan. Il a suivi des études de cinéma à Metz, ville où il réside et travaille aujourd'hui. Après La Vallée, il aimerait réaliser un road-movie sur un descendant de républicain espagnol qui retourne sur les traces de ses ancêtres.

Concernant le film La Vallée, Étienne Magin souligne que le pire ennemi est celui des bons sentiments, du mélodrame... réussira-t-il à l'éviter ? Réponse en début d'année 2015, date de sortie prévue...

Vincent Doumayrou,
auteur d'articles consacrés au monde néerlandophone parus dans Le Monde Diplomatique, le site Mobilettre,
et traducteur de textes à caractère culturel pour Septentrion, revue éditée par Ons Erfdeel.

 

Les photos sont d’Étienne Magin.

Mon livre La Fracture ferroviaire évoque le mépris dont les territoires périphériques font l’objet de la part des commerciaux SNCF, plus spécifiquement, au chapitre premier, la suppression de la liaison en trains Corail Strasbourg – Lille en 2004, qui desservait les Ardennes.

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